Pierre Loti

La famille basque de Pierre Loti à Rochefort
de 1894 à 1926

par Roger Tessier

Au travers des différentes biographies de Pierre Loti, nous trouvons seulement quelques allusions assez discrètes à certains aspects de la vie familiale du personnage. Où est la vérité ? Y a-t-il lieu de porter atteinte aux idées reçues?
Crucita exista. Tout commença à la fin de 1893, lorsqu'au milieu de faciles et éphémères amours, Loti découvrit la beauté basque, beauté vigoureuse et fraîche, type sans mélange et idéal de la saine race basque aux yeux noirs, et résolut d'avoir une descendance basque. Le 27 novembre, tout se décide : c'est Crucita qui sera l'épouse basque de l'écrivain, et le 3 juillet 1894 il écrit (1) (Journal intime):
"C'est un soir, de l'autre côté de la Bidassoa, que j'ai retrouvé Conchita, grande et élégante dans sa mantille noire, sur la route solitaire d'Irun ; elle était pâle et malade de l'angoisse de quitter son cher pays, mais son parti était pris, elle avait décidé de me suivre à Rochefort, nous échangions nos premiers baisers de fiancés". Dans Ramuntcho, Pierre Loti désigne la mère de Ramuntcho sous le prénom de Conchita : dans le texte ci-dessus, c'est bien Crucita qu'il appelle Conchita (2).
Le samedi 1er septembre 1894, le visage caché sous une voilette, elle arrive à minuit à Rochefort (3) et rejoint pour la première fois, au 31 rue Neuve (rue Pasteur actuelle), "sa petite maison du faubourg", maison très modeste, sans confort, qu'elle devait partager avec d'autres locataires:
le couple de retraités Eugène et Jeanne Flatron, ainsi qu'une vieille dame seule, Anne Tarieux. Cette maison avait une deuxième issue qui donnait sur les allées Chevalier (chemin de ronde de l'hôpital maritime). Dorénavant, presque chaque soir, Loti va passer un moment avec elle, faisant parfois une promenade par les allées Chevalier où donne une porte du jardin. Et rapidement elle devient sa "femme de chair"(4).
Dès octobre elle est enceinte d'un enfant qui naît dans la nuit du 29 au 30 juin 1895. Loti décrit les souffrances de Crucita au moment où, debout près de son lit, il assistait aux manipulations sanglantes de la sage-femme et du docteur, jusqu'à ce qu'apparût enfin le petit Basque qu'il souhaitait. Le médecin accoucheur, Auguste Armand Lacroix, officier de la Légion d'Honneur, déclara l'enfant "né des oeuvres de parents qu'[il] n'[a] pas mission de nommer" (5). Ce même docteur Lacroix assistait la mère de Pierre Loti au moment de son décès en novembre 1896 (6). Le 10 juin 1896, Crucita reconnaît cet enfant prénommé Raymond, et entend le faire jouir de tous les avantages accordés par la loi. Cet acte de reconnaissance de Raymond porte la signature, à titre de témoin, du voisin Eugène Flatron, ce qui vient confirmer l'exactitude du lieu de "la petite maison du faubourg" (7).
Par la suite, le 13 décembre 1897, le docteur Lacroix déclare la naissance d'Alphonse Lucien, né des oeuvres de parents qu'il n'a pas mission de nommer. L'acte de naissance est signé cette fois par des témoins plus représentatifs: François Regnault, 58 ans, capitaine de vaisseau, et Gustave Rouhier, 63 ans, contrôleur principal. Cet enfant sera connu sous le prénom d'Edmond. Le 8 juin 1906, soit neuf ans après, il sera reconnu par Mademoiselle Juana Josepha Cruz Gainza, sujette espagnole. Le 20 janvier 1900, le docteur Lacroix déclare la naissance de Charles Fernand, toujours des oeuvres de parents qu'il n'a pas mission de nommer. Il n'est jamais fait état de la demeure de la famille sur les actes d'état civil. Seul le recensement de 1896 précise les lieux (8).
Au cours de l'été 1900 se situe une étrange scène décrite par Pierre Loti (9): "Je franchis maintenant beaucoup d'années pendant lesquelles rien de très frappant ne m'apparut, pour en venir à un été dont je ne sais plus exactement la date, mais qui devait être tout à la fin du siècle dernier. Au fond du grand jardin d'une maison de faubourg, j'étais assis, au beau crépuscule, en compagnie de trois tout petits garçons, d'un an, trois ans et cinq ans. Leur mère, qui était aussi là, tenait sur ses genoux le plus petit qui ne voulait pas dormir et gardait obstinément ouverts ses yeux de jolie poupée. Aucun bruit ne nous venait de la ville toute proche et, depuis un instant, nous parlions à peine. Ce soir-là, c'était l'odeur grisante des clématites qui dominait dans l'air; elles couvraient, comme d'une épaisse neige blanche, déjà un peu noyée d'ombre, le toit d'une vieille petite cabane rustique, presque maisonnette à lapins, dont la fenêtre ouverte, non loin de nous, laissait paraître l'intérieur tout noir. Pauvre petit, aux larges yeux de poupée, qui ne fit qu'une si courte visite aux choses de ce monde ! Je l'ai à peine connu la durée d'une saison, car il était né pendant un de mes voyages aux Indes et il fut emporté par une épidémie infantile pendant que j'étais en Chine. Pauvre tout petit, qui regardait, comme hypnotisé, le dedans obscur de la cabane aux clématites ! Jamais encore je n'avais tant remarqué son expression, et c'est toujours son image de cette fois-là que je retrouve en souvenir quand je repense à lui. Pensait-il déjà quelque chose, ou bien rien ? Qui dira jamais ce qui s'éveille ou ne s'éveille pas dans ces mystérieuses petites ébauches de têtes humaines ? L'un des deux autres, -- celui de trois ans, tout chevelu de boucles blondes, -- qui avait suivi son regard attentif, s'effara tout à coup devant la minuscule fenêtre : "il y a une figure, là !" dit-il. Et il répéta plus fort, d'une voix changée par la frayeur, en se jetant contre sa mère : "Si ! Il y a une figure. Je te dis qu'il y a une figure !" Alors la figure m'apparut soudain, ridée, édentée, cadavérique, vieille femme aux longs cheveux ébouriffés, et, avant de s'effacer, elle prit le temps de cligner de l'oeil pour me faire signe de venir. Bien entendu, je n'eus même pas l'idée d'entrer dans la cabane pour vérifier, étant d'avance parfaitement sûr de n'y trouver personne. Mais il fallut vite emmener l'enfant, qui avait trop peur pour rester là. Et combien j'aurais été curieux de savoir s'il s'était cru appelé lui aussi. Cependant je n'osai pas le lui demander, par crainte de préciser et d'agrandir son épouvante." Pierre Loti parle d'un "grand jardin" au début de ce récit. Quelle que soit la maison où se situe cette scène, il ne pouvait y avoir de grand jardin, mais pour lui un jardin très important ne représentait souvent que quelques mètres carrés. Par ailleurs, cette "vision" est-elle le fruit de l'imagination de Loti, ou recouvre-t-elle une réalité ? En effet, la voisine de Crucita, Anne Tarieux, âgée de 70 ans en 1900, probablement "ridée, édentée, aux cheveux ébouriffés", pouvait fort bien se trouver momentanément dans la petite cabane rustique (10).
Où était située cette maison du faubourg proche de la ville ? Ce qui paraît certain, c'est le domicile de la famille au moment du décès du plus jeune des enfants, Charles Fernand, mort le 15 février 1901, à l'âge de 13 mois. La déclaration de décès, faite par le docteur Lacroix, au domicile de Mademoiselle Gainza, 20 rue de la Barrière (rue du 4 septembre actuelle), concerne un "fils naturel de parents inconnus".
La scène décrite plus haut a-t-elle eu lieu rue Neuve ou rue de la Barrière ? Un extrait de son journal intime nous donne des indications : "13 juin 1910 : Ce matin, première sensation de printemps et de chaleur après cet inexplicable hiver qui n'en finit pas. De bonne heure, mes petits Raymond et Edmond sont allés à la traditionnelle foire aux anguilles. Ils me donnent du souci, ces deux enfants : ils sont dissipés, coureurs, et ils ne travaillent plus. Ils s'inquiètent de connaître leur origine.[...]. Dimanche 10 juillet 1910 : Par la porte dérobée du jardin de la maison de Conchita, que j'emprunte maintenant depuis quinze ans, je rentre chez moi par les vieilles allées Chevalier" (11). Le rendez-vous pour la photo est pris pour le lendemain. "Il y aura mon fils Samuel et mes deux enfants basques Raymond et Edmond". Là, on ne comprend plus. Si, depuis quinze ans, Pierre Loti se rend à la maison de la rue Neuve par les allées Chevalier, comment expliquer que le troisième enfant, Charles Fernand, soit décédé 20 rue de la Barrière en 1901 ? Par ailleurs la célèbre photo n'a pas pu être prise en 1911, ainsi que l'affirment plusieurs biographes : en 1911 Raymond avait seize ans et Edmond quatorze. Sur la photo, ils paraissent nettement plus âgés.
La famille réapparaît en 1920 dans les registres d'état civil : il est question d'un enfant mort-né du sexe masculin, prénommé André, dont la mère, non dénommée, est accouchée, à l'hôpital, le 30 novembre 1920. Il y a certainement un rapport avec la famille Gainza, car cet enfant mort-né, non reconnu, a été inhumé avec le troisième enfant, Charles Fernand, décédé en 1901. Et le 3 janvier 1921, à peine un mois après, avait lieu le mariage de Raymond Gainza, officier de la marine marchande, né le 30 juin 1895, demeurant chez sa mère Crucita Gainza, sans profession, domiciliée à Rochefort, 2 rue Jeanne d'Arc, avec mademoiselle Denise Marie Zélia Boulleau, sans profession, née le 30 mai 1902, âgée de 18 ans, demeurant chez sa mère, 6 rue Reverseaux, à Rochefort (12).
Nous retrouvons curieusement le couple en 1926, au moment de leur double décès, à quelques mois d'intervalle : ils ont été inhumés dans des caveaux séparés. D'abord le décès de Denise Boulleau, épouse de Raymond Gainza, le 11 mai 1926, âgée de 24 ans, décédée au domicile de sa mère, 26 rue de la Paix. Elle est inhumée avec sa famille au cimetière de Rochefort, carré C, 2e division, où elle repose encore. Ensuite le décès de Raymond Gainza, le 29 juin 1926, officier de la marine marchande, âgé de 31 ans, décédé au domicile de sa mère Crucita Gainza, 2 rue Jeanne d'Arc, veuf de Denise Boulleau. Il est inhumé dans le carré B, 2e division, avec les deux enfants. Les deux décès ont été déclarés à l'état civil par la même personne, Emile Goupil, employé de commerce demeurant à La Beaune n° 6. Les trois domiciles connus de la famille basque de Pierre Loti à Rochefort sont donc le 31 rue Neuve, de 1894 aux environs de 1900, le 20 rue de la Barrière des environs de 1900 aux environs de 1910, et le 2 rue Jeanne d'Arc, des environs de 1910 à 1932.
En 1932 Crucita quitte Rochefort et fait transporter le corps de Raymond à Biarritz où elle décède en 1949, à l'âge de 81 ans. Les restes des deux autres enfants, Charles Fernand et André, reposent dans leur sépulture originelle, sous le caveau actuel, cédé à la famille Vaillant-Samard après 1932 (13).
Quant à Edmond Gainza, le deuxième "fils basque", en 1920 il demeurait probablement avec sa mère et son frère Raymond à la maison de la rue Jeanne d'Arc. Il se serait marié à Clermont-Ferrand, le 16 juin 1924, avec Jeanne Georgette Barets. Le ménage aurait eu deux filles nées en 1925 et 1927. Il a fait sa carrière dans l'infanterie coloniale et est décédé lieutenant colonel en retraite, à l'âge de 78 ans (14). A propos d'Edmond Gainza, les différents biographes notent qu'il était un fier Basque très séduisant, qui avait préféré l'armée, vivant dans l'ombre de la bâtardise : il n'était pas reconnu par la "bonne société" rochefortaise. Cette mesquinerie provinciale irritait Pierre Loti, et les dispositions à prendre pour ses deux fils et leur mère le préoccupaient beaucoup. Samuel, son fils légitime, avait rencontré Mademoiselle Elsie Charlier aux bals que donnait son père, l'amiral Charlier, à la préfecture maritime. Elle avait remarqué un inconnu très séduisant, mais on lui avait conseillé de ne pas se compromettre avec lui. C'était un des Gainza, Edmond (15).
Lors de l'enterrement de Pierre Loti, à la maison des aïeules de Saint-Pierre-d'Oléron, pendant la cérémonie, un peu à l'écart, il y avait un jeune homme qui paraissait très ému : c'était Edmond Gainza. On ne l'avait pas invité à prendre place dans le convoi. "Mais après tout, c'était mon père." dit-il à Elsie. Une couronne envoyée par les Gainza (peut-être avec un message de Crucita) était placée auprès des autres (16).
A l'écart des tensions et de la monotonie de la vie familiale légitime, il y avait donc la seconde famille, la famille basque, reléguée dans une petite maison à l'autre bout de la ville. Là, Crucita Gainza et ses fils vivaient de leur côté: ils étaient mal acceptés de la société rochefortaise qui fuyait le scandale. Loti leur rendait visite presque chaque soir et avait soin de pourvoir à leurs besoins matériels. Ils étaient discrets et ne troublaient pas la surface de sa vie. Blanche, son épouse légitime, connaissait depuis longtemps leur existence et, on s'en souvient, avait promis que s'il mourait au cours de l'un de ses lointains voyages, elle se chargerait de leur avenir. Sa soeur Marie se montrait moins accommodante. Elle ne pardonnait pas à Crucita d'élever les petits Gainza dans la foi catholique : "Papistes ! Bâtards papistes !" lançait-elle d'une voix hargneuse, en blâmant son frère pour son indifférence sur cette question. Les deux fils de Pierre Loti étaient restés en dehors du périmètre familial, bien que Loti ne les eût jamais reniés, et qu'ils lui rendissent visite quelquefois. Tous deux jouissaient d'une liberté qu'ignorait Samuel (17).
A la lecture de Ramuntcho, roman écrit entre 1891 et 1896, on se demande ce qu'il y a de commun entre l'esprit du roman et la vie de cette famille basque qui n'a connu que la vie de Rochefort et le pays charentais. En fait, Crucita était exilée, seule dans un faubourg au milieu d'étrangers. Le seul lien qu'elle avait avec son pays, c'était ce curieux homme, qui se montrait un maître bienveillant, mais disparaissait après avoir passé une heure ou deux auprès d'elle. Elle a quitté son pays basque en 1894, à 26 ans, et n'y est retournée qu'à la fin de sa vie, vers les années 1930, pour y mourir en 1949.
Enfouie dans les mémoires rochefortaises, la famille basque de Pierre Loti gardera une partie de son mystère, en particulier Raymond Gainza, le "Ramuntcho" rochefortais, sa vie écourtée, les circonstances mêmes de sa mort à 31 ans, quelques mois après sa jeune femme, dont il semblait séparé. Une descendance de Pierre Loti doit exister, par les filles d'Edmond Gainza. Ce serait l'objet de nouvelles recherches.

Publié dans Roccafortis, 3e série, tome II, n° 15, janvier 1995, p. 307-310.

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  • (1) Cité dans Dernière Escale, documentaire télévisé (Arte, 15 janvier 1993).
  • (2) Ses prénoms officiels sont : Juana, Josepha, Cruz (dont Crucita est le diminutif).
  • (3) Alain Quella-Villéger, Pierre Loti l'incompris, Presses de la Renaissance, Paris, 1986.
  • (4) Ibidem, p. 170.
  • (5) Actes d'état civil, mairie de Rochefort.
  • (6) Pierre Loti, Mort de ma mère, fragment inédit du journal intime, La Nompareille éditions, Paris.
  • (7) Ibidem.
  • (8) Recensement nominatif de 1896, Archives municipales de Rochefort.
  • (9) "Visions de soirées très chaudes de l'été, fragments du journal intime", article paru dans la Revue des deux mondes, 1er décembre 1916, p. 481.
  • (10) Recensement nominatif de 1896, Archives municipales.
  • (11) Dernière escale, op. cit.
  • (12) Archives du cimetière de Rochefort.
  • (13) Ibidem.
  • (14) Alain Quella-Villéger, op.cit., p. 366.
  • (15) Lesley Blanca, Pierre Loti, Seghers, Paris 1986, p. 301.
  • (16) Ibidem, p. 295.
  • (17) Ibidem, p. 246.

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